mars 18, 2015

Conversation secrète avec facteur, le vrai

Par HitSpot

Harrison FordODB

– Quelle enfance avez-vous eue ?

Harrison Ford

– J’étais… Je lisais beaucoup à dix ans, treize ans. Et après ça, j’ai lu beaucoup moins ; j’étais un assez bon élève.

OKP

– En secondaire ?

H.F.

– Non, en primaire, là où ça ne comptait pas. Après, je suis devenu lamentable. Mon intérêt s’est évaporé.

OKP

– Que lisiez-vous ?

H.F.

– Quand j’étais jeune, je lisais des biographies, des livres d’histoire.

OKP

– Par exemple ?

H.F.

– Je ne me souviens pas, non. Non… L’histoire américaine m’intéressait…

OKP

– Elle vous intéresse toujours ?

H.F.

– Euh… Oui, mais plus tellement. Je n’ai pas eu le temps… Je ne prends pas le temps.

OKP

– Que faisait votre père ?

H.F.

– Mon père était directeur d’agence, dans la publicité.

OKP

– Il est né à Chicago ?

H.F.

– Non. Il est de New York, et ma mère aussi. Ils se sont rencontrés à New York, et ils sont venus à Chicago où mon père avait trouvé un job de pigiste à la radio. De là, il est passé à la publicité. Nous avons été l’une des premières familles de Chicago à avoir un poste de télévision. Pour être franc, je ne me souviens pas à quoi ce poste ressemblait… J’ai eu une enfance assez normale, grise… Sans drame. Une enfance moyenne absolue. Rien d’excitant…

OKP

– D’où vient votre famille ?

H.F.

– Mon père est un catholique irlandais de la deuxième génération. Ma mère est une juive russe de la deuxième génération. J’ai un frère, plus jeune de trois ans. Du côté paternel, il n’y avait personne. Il était orphelin, et il avait été élevé par des nonnes, dans un orphelinat religieux.

OKP

– A quoi vos parents vous destinaient-ils ?

H.F.

– Ils étaient assez intelligents pour ne rien dire. Ils ne m’ont poussé dans aucune direction, j’étais libre. Tout ce qu’ils voulaient, c’est que j’ai une bonne éducation. Ils ont été évidemment déçus par mes classes, comme je l’ai été moi-même. J’ai été renvoyé du lycée trois jours avant l’examen final.

OKP

– Pourquoi ?

H.F.

– Échec scolaire total. Un laisser-aller complet.

OKP

– Total ?

H.F.

– Ma matière principale était la philosophie…

OKP

– Vous aimiez ça ?

H.F.

– Oui. Au début. Puis je crois que j’ai commencé à m’ennuyer. Je dormais pendant la plupart des cours. Les quatre dernières années ont été très mauvaises, et on m’a mis sur la touche.

OKP

– Vous vous êtes senti coupable ?

H.F.

– Oui. Jusqu’à avant-hier.

OKP

– Qu’est-il arrivé hier ?

H.F.

– Je plaisante. Mais je me suis vraiment senti coupable pendant longtemps. J’étais paralysé. Je pouvais dormir dix-huit, vingt heures par jour ! Pour des raisons que je ne comprends toujours pas. Je sortais parfois de ce coma, et j’allais jusqu’à l’école, je posais ma main sur la poignée de la porte de la salle, puis je faisais demi-tour et je rentrais me coucher. J’étais assez dingue, je crois. C’était ma façon de me tuer.

OKP

– Étiez-vous conscient de cela ?

H.F.

– Non. Je n’avais aucune idée de ce que je faisais, aucune idée de ce que j’allais faire. J’étais perdu.

OKP

– Et autour de vous ? Après tout, c’était le moment des hippies, du flower power…

H.F.

– Non, il y avait peut-être des hippiesen Californie, mais dans le Wisconsin, c’était toujours l’époque Eisenhower. On était très en retard. J’avais joué dans deux pièces, à la fin de mes études, et je devais faire une tournée d’été après mon examen. Mais, étant donné que je n’ai pas passé mon examen… Je voulais partir quand même. Je me suis marié alors — c’était mon premier mariage, et je suis resté marié treize ans…

OKP

– Vous souvenez-vous de votre première pièce ?

H.F.

– Oui.

OKP

-Qu’était-ce?

H.F.

– The Skin of Our Teeth, de Thomton Wilder. J’avais un coussin sur le ventre, du talc dans les cheveux, et c’était formidable ! D’abord, j’ai eu un gros trac, j’étais très timide, et je le suis toujours…

OKP

– Vous n’en avez pas l’air…

H.F.

-C’est pas maladif. Mais oui. J’avais donc les genoux qui tremblaient.

OKP

– Vous aviez des amis, au lycée ?

H.F.

– Peu. Je ne me bagarrais pas, et je n’appartenais pas aux fraternités sérieuses.

OKP

– Comment ça ?

H.F.

– On faisait des surboums. On était des bêtes de surboums.

OKP

– Vous étiez une bête de surboum ?

H.F.

– Ben… Probablement, oui.

OKP

– Comment ça, «probablement» ? Vous ne vous souvenez pas ?

H.F.

– Je n’ai pas de souvenirs très clairs. Je reconstitue tout ça pendant qu’on parle… Je n’en ai pas parlé depuis très longtemps. Je n’y pense jamais. Donc, ça me demande un effort. La raison pour laquelle j’ai choisi philo, c’est que j’avais un copain qui faisait philo. Il y avait différents types de clubs : la fraternité des athlètes, celle des leaders, la mienne était celle des crétins. Genre John Belushi.

OKP

– Que faisiez-vous ?

H.F.

– Rien. C’était là le truc : boire tellement, qu’on en oubliait tout le reste. Je n’en suis pas fier, mais c’était comme ça. Vous m’avez parlé des hippies, et je crois que j’étais aussi «progressiste» que les autres. Mes cheveux étaient longs, j’avais été viré des trucs militaires parce que je refusais de me couper les cheveux, je ne pouvais pas être officier…

OKPHarrison Ford 2

– Vous n’aimiez pas l’autorité ?

H.F.

-Mmmm, oui. Oui. Je ne réagissais pas bien à l’autorité aveugle.

OKP

– Refus total ?

H.F.

– Non. J’étais rebelle. Rien de dramatique. Je ne comprenais pas pourquoi je devais faire ces choses, je n’étais pas heureux.

OKP

– D’où vient votre cicatrice a menton ?

H.F.

– Des années plus tard, alors que je vivais en Californie, où j’avais émigré avec ma femme et ma Volkswagen… C’était en 65… Par là. Nous sommes venus lentement, sans nous presser, de Chicago. Quand nous avons vu l’océan, nous nous sommes arrêtés. C’était un coin près de Los Angeles nommé Laguna Beach. L’un des metteurs en scène de la tournée vivait là. Il m’avait promis de me donner un coup de main. J’ai eu quelques jobs… Mais j’arrive trop loin, revenons à la cicatrice.

OKP

– Des jobs ?

H.F.

– J’ai travaillé dans un grand magasin, «Bullock’s», au rayon peinture à l’huile. Vous vouliez une certaine couleur de peinture, vous m’ameniez un morceau de tissu de votre canapé, je vous trouvais le ton qui correspondait et deux semaines plus tard vous étiez livré. J’y allais, un jour, dans ma vieille Volvo, j’essayais de mettre ma ceinture de sécurité et me voilà dans un virage… Je suis parti sur deux roues, en plein dans un poteau téléphonique.

OKP

– C’était grave ?

H.F.

– Pas mal. La voiture était détruite. Moi, j’avais une coupure au menton. J’aurais dû être tué.

OKP

– Vous avez eu de la chance.

H.F.

– J’ai toujours eu de la chance.

OKP

– Qu’est-ce qui vous a motivé pour quitter Chicago ?

H.F.

– Pour être acteur, je savais qu’il fallait aller à New York ou Los Angeles. Quitte à être pauvre, je préférais être pauvre dans un coin où il y avait du soleil. Donc, en Californie. On a même joué à pile ou face. Pile, New York, face, L.A. C’est pile qui est sorti. Donc, on a recommencé. Et, en arrivant en Californie, on m’a offert un contrat de sept ans.

OKP

– Tout de suite ?

H.F.

– Presque. C’était la première fois que je mettais les pieds dans un studio, j’ai rempli un petit carton, et je me suis éclipsé dans les toilettes. J’allais partir quand la secrétaire m’a appelé, me disant que le type voulait me parler. Si j’avais été dans l’ascenseur, elle ne m’aurait pas couru après… Mais j’étais là, je suis donc revenu. Il m’a dit : «Un contrat, ça vous dit ?». J’ai dit «Qu’est-ce que ça signifie ?» Le type me regarde, et dit : «Cent cinquante dollars par semaine». J’ai immédiatement pensé que c’était au-dessus de mes moyens, avant de réaliser que c’était MOI qui allais toucher les cent cinquante dollars ! Et là, je me suis senti des ailes ! Mon loyer coûtait soixante-quinze dollars par mois, je n’avais pas d’enfant…

OKP

– Vous avez eu une série de petits boulots avant ça…

H.F.

– Voyons… J’ai travaillé pour un marchand de yachts, je nettoyais les bateaux… Je ne me souviens pas du reste…

OKP

– Pizza boy ?

H.F.

– Ah oui. C’est vrai. J’ai fait des pizzas. Chez «Shaky’s Pizza Parlour».

OKP

– Longtemps ?

H.F.

– Jusqu’à ce qu’on me licencie. Je n’en pouvais plus de ce boulot. Au bout de deux semaines, l’odeur même de la pizza me dégoûtait. J’avais envie de vomir. Je sentais la pizza.

OKP

– Saviez-vous faire une pizza ?

H.F.

– Croyez-moi, n’importe quel imbécile peut faire de la pizza. D’ailleurs, il y en a plein. Tout vient en paquets … préfabriqués. Facile. J’attendais mon contrat de chez Columbia. Il leur a fallu presque un an…

OKP

– Vous avez coupé vos cheveux ?

Harrison FordH.F.

– Ils m’ont offert une coupe à la Elvis Presley. Ils pensaient que c’était mon créneau.

OKP

– Sérieusement ?

H.F.

– Ils n’avaient aucune idée sur la manière de m’employer. Leur seule idée était de me façonner d’après quelqu’un. Elvis. Je ne pouvais pas chanter, mais c’est ainsi qu’ils me voyaient. Ça ne me plaisait pas du tout. J’aimais les cours, mais ça n’avait rien à voir avec le travail qu’on nous demandait en réalité. On apprenait à être excellent en classe. Pas sur un plateau. On n’apprenait pas à interpréter un personnage.

OKP

– Quel était votre premier film ?

H.F.

– Dead Heat on a Merry-Go-Round. Je jouais un groom : «M. Jones est demandé, M. Jones, Jones, M. Jones ? Un télégramme. Merci». C’était mon texte.

OKP

– Quel effet ?

H.F.

– Terrible. Terrible. J’étais mal.

OKP

– Qu’est-ce qui vous a fait abandonner ?

H.F.

– L’occasion. J’avais déjà passé un an et demi avec mon contrat de sept ans, et l’un des cadres m’a appelé pour me dire qu’il consentait à me libérer, avec deux semaines de salaire parce que j’avais un bébé en route. Et voilà. Moi, j’ai dit : «Écoutez, je ne suis pas plus content d’être ici que vous ne l’êtes de m’avoir. Merci, mais c’est non, pour les deux semaines». Il m’a viré. Parfait. Deux semaines plus tard, j’étais sous contrat avec Universal. Il faut croire que je n’avais pas encore compris. Là, j’ai débuté à deux cent cinquante dollars par semaine. Pas mal.

OKP

– Y a-t-il eu un rôle gratifiant ?

H.F.

– Pas vraiment. Il a fallu attendre American Graffiti. C’était la première fois…

OKP

– Combien de temps a duré votre congé ?

H.F.

– Je n’ai jamais été complètement en congé. Pas out. J’ai été charpentier pendant huit ans… La dernière fois que j’ai pris mes outils, c’était avant La Guerre des étoiles. Pendant ce temps, j’ai fait Conversation secrète, de Coppola, American Graffiti de Lucas, et The Court martial of Lt Calley pour la télé. C’était le responsable du massacre de My Lai au Viêt-Nam… Je jouais le rôle du témoin à charge. Sous la direction de Stanley Kramer. Je ne travaillais pas souvent pour l’écran, mais ça allait en s’améliorant. Je ne voulais pas être usé par la télé.

OKP

– Mais vous couriez le risque de faire totalement échouer votre carrière…

H.F.

– Pas vraiment. Pas vraiment. Personne n’allait remarquer que j’étais absent, c’est sûr. Mais je voulais de bons rôles. C’était un risque, mais je pouvais pas faire vivre ma famille en ne faisant rien. Ou en étant free-lance, à quatre cent cinquante dollars par semaine, alors que je travaillais une semaine par an ! Je pouvais gagner le double, par semaine, en étant charpentier.

OKP

– Vous connaissiez le métier ?

H.F.

– Oui, un peu. J’ai toujours été habile de mes mains. J’avais acheté une vieille maison, et il fallait s’y mettre. J’ai acheté des outils, et j’ai acquis les connaissances qui me manquaient en allant à la bibliothèque. J’avais même le bleu de travail…

OKP

– Cette période s’achève…

H.F.

– …avec La Guerre des étoiles. Même pendant American Graffiti, j’étais payé au minimum syndical. Lucas m’a regardé, et il m’a donné le rôle. Je ne me souviens pas quand je l’ai rencontré. On était trois ou quatre. Le type qui était dans un coin et qui ne disait rien, c’était lui.

OKP

– Comment avez-vous été choisi pour La Guerre des étoiles?

H.F.

– Pareil. On m’a demandé de faire une lecture, avec d’autres gens, à haute voix. George Lucas ne m’a pas dit que j’avais le rôle tant que cette lecture n’avait pas eu lieu… Il avait en tête deux équipes d’acteurs. Il pensait en termes d’ensemble. Comment les acteurs jouaient entre deux. Il a finalement choisi notre groupe.

OKP

– Le succès de La Guerre des étoiles était-il agréable ? N’était-ce pas agaçant d’être considéré comme Han Solo, le genre aventurier impassible ?

H.F.

– Non, non. J’ai adoré. Le succès m’a permis de choisir d’autres rôles. J’étais enchanté. J’ai fait Heroes, puis Force 10 to Navarone, ce qui était une erreur, mais je ne le savais pas, et j’ai enchaîné avec Hanover Street.

OKP

– Très différent.

H.F.

– Oui. J’étais, enfin, un acteur. Je n’avais plus à courir.

OKP

– Vous étiez un acteur depuis le début, non ?

H.F.

– Oui, mais là, j’étais un acteur employé. Énorme différence.

OKP

– Et riche.

H.F.

– Mieux loti, disons.

OKP

– Vous avez été redécouvert, comme acteur, avec Witness.

H.F.

– Et Mosquito Coast. Les gens me demandent pourquoi j’ai tourné Mosquito Coast, avec ce personnage très ambigu…

OKP

– Pour les spectateurs, vous faites partie de la famille Spielberg-Lucas.

H.F.

– Oui. Avec Les aventuriers de l’Arche perdue… Mais il y a d’autres films que j’ai faits, qui étaient bons, mais qui n’ont pas eu ce succès…

OKP

– Avec Frantic, vous changez totalement de registre: vous jouez un cardiologue, un type un peu coincé.

H.F.

– C’était bien, avec Polanski. Le processus de travail est le même, repérage, répétition… Mais Polanski a une vision très personnelle, il insiste pour être fidèle à ses idées. Il m’a quand même laissé pas mal de liberté. Nos conceptions étaient tellement homogènes, que nous étions à l’aise…

OKP

– Vous avez tendance à sous-jouer.

H.F.

– Je n’y pense pas. Mon but, c’est de raconter une histoire. Le personnage, pour moi, n’est que le moyen de raconter, de le faire passer.

OKP

– Collectionnez-vous des choses ?

H.F.

– Les outils du bois.

OKP

– Où étiez-vous quand Kennedy est mort ?

H.F.

– J’étais sur la route dans le Wisconsin, et j’allais faire des réservations pour mes parents dans un motel, pour qu’ils puissent venir assister à mes examens de fin d’année. J’ai entendu la nouvelle à la radio. C’est vieux, ça… Qui aurait prédit que ma vie allait ressembler à celle que j’ai eue ?